







Par les après-midis tranquilles de printemps, le Jardin des Plantes de Rouen semble n’être qu’un refuge de silence et de verdure. Peu de visiteurs imaginent pourtant qu’entre ces allées sommeille encore l’ombre d’un aventurier écossais, joueur de génie et prophète déchu : John Law.
Il était né à Édimbourg, fils d’un riche banquier, dans cet univers austère où l’or, les chiffres et les dettes gouvernaient déjà les hommes avec plus de puissance que les armées. Très jeune, il montra une intelligence brillante et une fascination presque fiévreuse pour les jeux d’argent. Les cartes, les dés, les loteries lui révélaient ce que beaucoup ignoraient encore : la richesse n’était peut-être qu’une croyance collective, un pari entretenu par la confiance. Mais sa jeunesse bascula brutalement. À vingt-trois ans, après un duel où il tua un homme d’un coup d’épée, il dut fuir son pays. Cet exil le mena en France, royaume immense mais épuisé. Les interminables guerres de Louis XIV avaient vidé les caisses de l’État : derrière la splendeur de Versailles s’étendait un pays croulant sous les dettes.
Lorsque le Roi-Soleil mourut, le pouvoir échut au régent, Philippe d’Orléans, car le futur Louis XV n’était encore qu’un enfant de cinq ans. Le régent, curieux des idées nouvelles, fut séduit par l’audace de l’Écossais. John Law proposait une révolution : remplacer l’or et l’argent par du papier, des billets garantis par les richesses foncières du royaume. On lui permit de créer une banque. Puis son influence grandit avec une rapidité vertigineuse. Les fortunes naissaient en quelques semaines. Paris s’enivrait de spéculation. Lorsque Louis XV atteignit quatorze ans, il accorda lui aussi sa confiance au financier écossais : En 1720, John Law devint contrôleur général des Finances de la France.
Alors commença pour lui le temps des grandeurs normandes. Il acheta le château de Tancarville, obtenant par là le titre prestigieux de Connétable de Normandie. Puis vinrent les domaines d’Ocher et d’Yville. À Rouen, en 1717, il acquit pour 85 000 livres une vaste propriété entourée de murs, sur la rive gauche. C’est là qu’allait naître, bien plus tard, le Jardin des Plantes. Le pavillon de 1691, qui sert maintenant de lieu d’expositions temporaires, demeure encore aujourd’hui comme un témoin silencieux de cette ambition disparue.
Law rêvait aussi de faire de Rouen « le plus grand port de commerce de l’univers ». Dans son esprit, la ville devait devenir le cœur battant d’un empire marchand reliant la France, la Grande-Bretagne, et les pays tropicaux lointains regorgeant de richesses. Mais les rêves bâtis sur la confiance peuvent s’effondrer plus vite que des palais de pierre.
Le 24 mars 1720, son système financier se brisa en quelques heures. Un milliard de livres en billets circulaient alors dans le royaume. Soudain, les porteurs voulurent récupérer leur or. La foule se pressa, paniquée. La confiance disparut et, avec elle, la fortune de milliers d’hommes. Ce fut la banqueroute, immense, retentissante, presque irréelle. John Law s’enfuit. Il gagna Venise, ville de masques et de brouillards, où il vécut désormais des jeux d’argent qu’il avait tant aimés. Il y mourut misérablement en 1729, loin des palais, des banques et des rêves de grandeur.
Et pourtant, à Rouen, lorsque le vent traverse les arbres du Jardin des Plantes, il semble parfois qu’un fragment de cette destinée continue d’y murmurer encore.
Voir aussi l’article précédent sur la visite
Serge Van Den Broucke